Je trouve assez marquant que le web comme outil de mémoire ait fait l’objet de 2 polémiques ces derniers mois, qui sont comme l’avers et l’envers d’une même pièce.
Tout d’abord, une longue polémique fait rage sur la numérisation du patrimoine culturel. Internet a permis de raviver la folle ambition de consolider le savoir universel – ce qui a donné Wikipedia pour ne citer qu’un exemple – mais pose aussi la question de la place et de la représentation des cultures dites “minoritaires”. Certains linguistes enregistrent par exemple les derniers membres de tribus spécifiques pour que leur langage ne meurt pas avec eux. Internet permet de partager ces éléments, pour leur donner une nouvelle vie, et de la visibilité. Mais comment indexer les savoirs oraux des tribus africaines ? Préserver la culture ouïgoure ou encore l’héritage des Scythes ?
Et pourtant, l’ambition que se donne Google en lançant le projet Google Print en 2004, qui deviendra Google Books un an plus tard, n’est pas si éloignée. D’ailleurs, quand le géant de Mountain View est attaqué par la Guilde des Auteurs américains pour un truc aussi mineur que les droits d’auteur (franchement pas de quoi fouetter un chat pourtant), il n’hésite pas à se justifier en disant que sa bibliothèque numérique est un projet qu’il faut voir comme une sorte “d’utilisation équitable dit “Fair use”" de la culture. Rien que ça. Et de poursuivre la numérisation pendant les 2 ans et demi qu’on duré les négociations au nom donc de cette nouvelle ordre de la justice culturelle.
Et c’est là que les Français ont sorti leur contre-masque de Zorro du tiroir.
On a beau jurer les grands dieux qu’il ne s’agit pas de jouer Asterix contre les Américains, on y est un peu quand même quand Jean-Noël Jeanneney, président de la BnF de l’époque, publie un essai sur la question en 2005 sobrement intitulé Quand Google défie l’Europe, sous-titré Plaidoyer pour un sursaut. Il est rejoint dans son “combat” par 19 présidents de grandes bibliothèques d’Europe tandis que les chefs d’Etat et de gouvernement de 6 pays tentent d’accélérer la constitution d’une “bibliothèque numérique européenne” (BNUE) auprès des instances compétentes.
L’enjeu n’est rien de moins que la sauvegarde de la culture française et européenne : on ne va quand même faire de la préservation de nos grands, moyens, et petits auteurs l’apanage d’une entreprise privée d’une part, mais qui plus est, américaine. La France a donc lancé donc une contre-offensive en règle sous le nom de Gallica, la bibliothèque numérique française de la BnF qui recense à date 936 087 documents, et Européana, son équivalent européen. Nous pouvons donc pousser un e-cocorico sonore : le panache français est préservé. Mais comme souvent, notre pays semble avoir quelque difficulté à consolider son avance. Par exemple, Europeana, mise en ligne le 22 mars 2007 et inaugurée le 20 novembre 2008, a du fermer…le jour de son lancement pour cause de saturation. Sans compter que bien évidemment, le contenu de ces sites n’est pas référencé sur Google, qui ne représente que 85% du marché de la recherche en France. Une broutille.
Pendant ce temps, Google a continué son petit bonhomme de chemin numérique pour finir en 2009 par s’imposer comme l’acteur majeur de la numérisation des livres. C’est dans ce contexte que le tollé éclate quand La Tribune annonce le 18 août dernier que “La Bibliothèque nationale de France (BNF) discute avec Google [et pourrait] lui confier une partie de la numérisation de son fonds”. Pierre Assouline commente grâce à cette envolée lyrique aux connotations guerrières : “il aura fallu 4 ans pour passer de la résistance à la collaboration.”
Pour calmer le jeu, Frédéric Mitterrand (à peine nommé Ministre de la Culture) “pose les termes du débat, sans caricature” dans le Monde du 12/09 et prône la création d’un portail, qui serait une “seule et unique porte d’entrée pour l’ensemble du patrimoine culturel français sur Internet”. Puis il commande un rapport à la commission pour la numérisation du patrimoine présidée par Marc Tessier pour aider “les pouvoirs publics à mieux apprécier les risques et les avantages d’un partenariat entre ce géant économique et nos institutions publiques“, qui sera remis le 15 décembre prochain.
Entre acteurs privés, publics, et instances gouvernementales, la place d’Internet comme outil de préservation du patrimoine est un sujet qui déchaîne les passions. Et en parallèle, à un niveau plus “micro”, un autre sujet est en train d’émerger dans les médias : le droit à l’oubli numérique, pour que les internautes ne soient pas poursuivis ad vitam aeternam par un commentaire imprudent laissé, un soir d’inconscience, au fin fond de la blogosphère. Parce que justement, ce qui est sur Internet est gardé, stocké, présent à vie. Mais quand cela ne touche pas la préservation des moines bouddhistes du haut-plateau himalayen, mais un commentaire plus trivial du style “Machin pue” ou “Je n’aime bidule”, c’est-à-dire qu’il ne touche pas à la stratosphère de la culture, on est quand même plus embêté. Ainsi, deux sénateurs ont déposé un projet de loi pour donner aux internautes plus de pouvoir sur leur “vie numérique”. Évidemment, pour la mise en œuvre, on repassera quand le projet sera voté.
Alors, oubli de la mémoire privée ou préservation de la mémoire collective ? Quel que soit le sens de la question, le débat sur la place d’internet fait rage.
Tags : BnF, droit a loubli, Européana, Gallica, marc tessier, numérisation


Bravo et bonne continuation
Merci !